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L'ÂME RUSSE



        D'abord, ce qui m'a frappé le plus : les russes ont des consciences moins individualistes que les nôtres, il y a chez eux un souci d'aider les proches, de rendre service, une solidarité beaucoup plus grande. Donc ce n'est pas un hasard si le concept de "société collectiviste" a vu le jour dans ce pays, elle s'est développée sur un terrain fertile ici plus qu'ailleurs. Le mal vient de ce qu'en ont fait les tyrans au pouvoir, et c'est uniquement cela que l'on retient de cette expérience malheureuse. Je pense qu'il y a dans l'esprit slave un sens de la solidarité, un sens de la collectivité inné qui nous dépasse. Les choeurs russes, qui atteignent  la quintescence de leur art, en sont pour moi une parfaite illustration, leurs chants vous prennent, vous font vibrer d'émotions, les voix semblent s'harmoniser et comme entrer en résonnance pour n'en faire plus qu'une.

Ensuite, j'ai senti chez les russes deux sentiments contradictoires par rapport à leur patrie : à la fois une fierté profondément enracinée, un sens de la grandeur du pays, et à la fois un fatalisme et un pessimisme en train de ronger cette fierté nationale. Dans le passage suivant, Soljénitsyne réagit contre cette perte de la conscience nationale :

"La Russie sous l'avalanche" - A. Soljénitsyne - Ch 27

Ce n'est pas directement, ce n'est pas par décret que le patriotisme russe est interdit, mais c'est tout comme, on y est presque. Des forces importantes, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, sont mobilisées pour nous priver, nous autres russes, de notre personnalité.
Et nous ? Nous nous y soumettons. Sous l'avalanche de notre défaite du XXe siècle, notre volonté de défendre notre identité, notre particularité, notre spiritualité propre s'est affaissée. Nous sommes nous-mêmes très, très responsable de notre décadence.
Souvenons-nous de Gogol : "Grande est l'ignorance de la Russie au sein même de la Russie." Souvenons-nous aussi d'Ivan Aksakov (dans son discours sur Pouchkine) : "La somme de nos infortunes et de nos malheurs ne tient-elle pas à la faiblesse de la conscience historique russe, à l'atonie du sens historique chez nous tous, aristocrates comme démocrates ?"
Le plus pénible est l'absence chez les russes d'aujourd'hui de la conscience de leur unité, si faiblarde depuis toujours. Alors que la majorité des peuples de la Russie se trouvent dans le malheur, beaucoup se maintiennent encore grâce à leur union et aux efforts de leur gouvernement local. Le peuple russe, lui, se trouve dans la pire des situations, car dans l'enchaînement de nos déperditions, nous avons égaré la ligature salvatrice qui nous reliait les uns aux autres, et, avec elle le sentiment de notre place dans le pays.
Notre conscience nationale est tombée en léthargie.
Nous sommes à peine vivants : entre la morne amnésie par derrière nous et les signes menaçants de notre disparition par devant.
 


- Dieu le père dans l'église Saint Dimitri sur-le-sang-versé à Ouglitch -


Pour conclure, une citation péchée dans "l'Idiot" de Dostoïevski : "Celui qui a renié sa patrie, celui-là a aussi renié son Dieu ! "

Je crois très fort que le peuple russe reprendra foi en son pays.